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Patricia DELATTRE - Psychologue

Psychologue clinicienne pour enfants, adolescents et adultes - Cabinet : 18 rue Creton 80000 AMIENS - Tél. : 06.34.23.89.18 - Mail : patricia.delattre@yahoo.fr

Souffrance au travail et éthique du care... ne pas oublier de vivre

Souffrance au travail et éthique du care... ne pas oublier de vivre

Ce cri d’alarme inquiétant des 15 juges pour enfants de Bobigny dénonçant la dégradation des dispositifs de l'enfance (*), résonne avec ma pratique. Aujourd’hui je souhaite partager avec vous autour de la souffrance au travail des français. Je suis psychologue en libéral dans une commune à la périphérie d'une grande ville et depuis que je suis installée à Salouel en 2011, plusieurs confrères sont arrivés, c'est dire si la demande est importante. Et parmi les raisons qui poussent nos patients à franchir le pas, il y a de plus en plus la souffrance au travail... Si vous n'êtes pas concerné, vous connaissez au moins une personne qui pousse un cri de révolte, ou semble éteinte... Le mal-être lié au travail (en partie) est partout, sur les réseaux sociaux, dans les médias, les pétitions qui circulent. Donc oui, dans nos cabinet de psychopathologie clinique, nous recevons un tout petit échantillon de la souffrance au travail des français et mesurons autant l'ampleur du problème que les capacités parfois ingénieuses pour faire face !

Je reçois des demandes d’aide de personnes qui soudainement ont la crainte, l’angoisse, la terreur de l’échec, une peur viscérale d’être incompétentLe corps parle déjà pour eux depuis longtemps… On retrace leur histoire et ouf, la dignité est bien là, les épaules se relèvent quand on évoque un parcours professionnel pourtant valeureux. Qu'est-ce qui a donc bien pu se passer... Le stress constant au travail a fini par les plier en deux… faute de ne pouvoir réellement pas appliquer toutes les « belles procédures » préconisées, faute de temps, et parce que bien souvent on doit parer au plus urgent. Les retours font mal, ce qu’on a fait n’a servi à rien… et même parfois aggravé une situation déjà précaire… Alors un matin, le sentiment de non-sens leur explose à la figure et les empêche d’en faire plus. C’est le burn out

Le discours est pauvre ou trop labile et décousu. Les faits sont dissociés des affects, ou bien l’émotion prend toute la place et empêche la compréhension du problème… Et quand cela ravive un trauma ancien, c'est un sac de nœuds à démêler... Cela engendre un sentiment de dépersonnalisation… "Qui suis-je au fond, de quoi ai-je besoin, envie, je ne sais plus"… Et quand la quête de sens perdure, mine de plus en plus le moral, épuise physiquement, elle entrave l’épanouissement familial, social, gangrène peu à peu les autres domaines de la vie de la personne… jusqu’au sentiment de déréalisation… "est-ce vraiment la réalité ce que je ressens, je me sens flotter, à la fois au-dessus de tout ça et pourtant dedans, comme prisonnier dans les mailles d’un filet dans lequel je me débats, comme si tout ça était un cauchemar"…

Voilà ce que j’entends en consultation… et je dois dire que ce sentiment d’étrangeté nous avons pu le vivre nous aussi psychologues, plus ou moins

Il y a quelques années, je me souviens d'un déjeuner avec des anciens collègues, où on semblait me prendre pour une Cassandre (dans la mythologie, Cassandre avait prédit l’invasion de Troye, mais on ne l’écoutait pas, elle annonçait aussi parfois de mauvaises récoltes et au lieu de prendre des mesures restrictives ou de modifier sa façon de faire, les hommes ne l’écoutaient pas. Qu’est-ce qu’on peut être parfois aveuglé par son besoin de jouir du moment présent et désigner coupable voire bannir celui ou celle dont on a peur qu’il veuille nous priver de ce plaisir immédiat... ).

Vous savez, les psychologues ont depuis longtemps alerté leur direction sur les non-sens des pratiques dans leurs institutions. Nos syndicats et des figures de proues comme Christophe Dejours, Psychologue à l’Observatoire du travail, ont alerté depuis longtemps les gouvernements. Nous avons vu les enjeux dramatiques se nouer devant nous, nous avons cherché à dialoguer toujours et encore, œuvrant avec conviction pour compenser les failles institutionnelles, espérant qu’enfin des mesures "intelligentes", éthique,  seraient prises pour remettre l'humain au cœur des projets...

Mais voilà le barrage cède de toute part... Un appel citoyen est lancé par ces juges, mais aussi les policiers, les cadres, soignants, une pensée pour Pinel en Lutte... Quel corps de métier serait encore épargné ?...  Je vois aussi des administratifs, commerçants, des ouvriers, des enseignants et aussi des artistes… tout grade confondu... Des personnes à bout, qui ont fait le tour de tout ce qu’elles pouvaient faire, qui ont même fait des choses qu’elles n’auraient pas dû faire…, qui ont cru pouvoir accepter, mais qui n’arrivent plus à fermer les yeux face à l’ampleur du problème économique, social, écologique… et je leur dit fort heureusement ! A bas la normopathie !… cette pathologie qui tend à banaliser le mal pour ne pas être désavoué du groupe soudé devant Cassandre… Mais pour éviter d’être le bouc émissaire on fait comment ?

Tout d’abord oser humblement faire le constat : chacun peut prendre aujourd’hui la mesure de ce qui ne peut plus durer, que l’on prend malheureusement part chaque jour au malheur social généré par le libéralisme économique. Les sociologues s’accordent à dire que notre conjoncture sociale et économique présentent de nombreux points communs avec une situation de guerre. A la différence près qu’il ne s’agit pas d’un conflit armé entre nations, mais d’une guerre économique. Et pour une réponse politique adaptée, il faut qu’il y ait un changement de mentalité souligne Christophe Dejours, mais aussi Sandra Laugier, directrice adjointe de l’Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne et Chroniqueuse au journal Libération  :

- " S’aventurer dans ce qu’il faudra bien appeler " l’éloge de la peur " pour lutter contre le cynisme, de façon à rediscuter la rationalité pathique et son incidence sur la mobilisation et la démobilisation dans l’action politique "

- Travailler sur ce que serait le courage débarrassé de la virilité, en se référant à l’analyse du courage au féminin et des formes spécifiques de construction du courage chez les femmes.

J’ai envie de prendre l’image de Trump qui vient de nous faire faux bond parce qu’il pleut ! Bah oui, ça rêve de déclencher une guerre mais ça abandonne ses amis supposés au pied des cérémonies du 11 novembre, moment de rassemblement fraternel qui pourrait unifier et pacifier les rapports entre nos pays, pour trois gouttes de pluie…

Alors voyons comment conserver espoir et joie de vivre pour faire reculer cette forme de « virilité toxique ». Et là n'y voyez pas de sexisme, avec mes amies, nous œuvrons pour conduire nos familles, avec nos partenaires de vie, co-auteurs, dans le respect des différences de chacun. Et même si c'est parfois rock n'roll at home... nos relations sont vivantes et vivifiantes :-)

Christine Castelain Meunier est d'ailleurs elle aussi optimiste pour la nouvelle génération : «Une masculinité non dominatrice est envisageable. On l’observe du côté des porteurs de changement qui sortent du patriarcat et des mécanismes de domination: que ce soient les jeunes qui se décrivent comme gender fluid ou même les hommes qui n’ont plus honte de dire qu’ils sont pères au foyer. Il faut que les hommes et les femmes sortent de cette acceptation tacite qui veut que chaque genre ait des rôles prédéterminés. On pourrait également parler d’une féminité toxique chez les femmes néo-traditionnalistes.»

A nous donc de restaurer la convivialité dans les foyers, ritualiser, anticiper, célébrer les moments-clés de la vie de nos enfants, parents, et amis. Avoir cette même vision dans les entreprises et accompagner les salariés de leur arrivée jusqu’à la retraite, valoriser leur progression du grade d’apprenti à celui d’expert... Quelque soit l’âge, le sexe, la culture, avoir le souci de l’autre, prôner la sollicitude, le care… 

Pascale Molinier Professeure de psychologie sociale à l’Université Paris 13 Sorbonne démontre que pour se soucier des autres, ce ne sont pas tant les capacités individuelles ni psychologiques qui comptent mais bien une capacité collective. Ce travail du care, ne peut se réaliser sans les conditions sociales et collectives nécessaires. Ne vous usez donc pas seul(e) au travail, peu importe le défi qu’on vous a invité à relever. Attention aux chimères...

Enseigner une éthique : ne pas oublier de vivre dirait Goethe et après lui Pierre Hadot... Aider l’autre à prendre soin de lui-même, sans trop faire à sa place, en veillant à s’aider mutuellement…  donner de son temps, laisser du temps…

Etre là quand l’autre a besoin d'aide, ce ne sont pas des nunucheries ! Non, la gentillesse n’est pas signe d’immaturité, c’est de la fraternité, la base du travail sur soi et avec les autres, le gardien des dérives extrêmes, à condition de prendre soin de soi aussi, de nourrir son être, remettre en question sa façon de faire. C’est éduquer les enfants à la pensée critique, les élever comme des individus libres de penser différemment, libre de dire non, d'accueillir/supporter un non... et d’oser épingler l’ami défaillant si au fond de nous on pressent qu’il s’éloigne de lui et de ce qui de lui, de nous, dort dans le monde  (pour reprendre Albert Camus).

 

Pour aller plus loin :

* https://www.franceinter.fr/justice/tribune-mineurs-delinquants-mineurs-en-danger-le-bateau-coule

« Christophe DEJOURS " Souffrance en France sur  la banalisation de l’injustice sociale " » [archive], sur 1libertaire.free.fr

Pierre Hadot (2008). N'oublie pas de vivre : Goethe et la tradition des exercices spirituels Broché – 2 avril 2008

Molinier, P. (2010). Au-delà de la féminité et du maternel, le travail du care. Champs Psy, Vol. 58, pp. 161-174.

Agata Zielinski, « L'éthique du care. Une nouvelle façon de prendre soin », Études 2010/12 (Tome 413), p. 631-641.

Marianne Modak, « Pascale Molinier : Le travail du care », Nouvelles Questions
Féministes 2015/1 (Vol. 34), p. 126-130.

Molinier, P. (2013). Le travail du care. Paris : La dispute. 

https://www.psychologue-vernon.fr/2018/11/06/travail-et-%C3%A9thique-du-care/

Sandra Laugier https://www.nouvelobs.com/des-idees-et-des-actes/20180726.OBS0211/sandra-laugier-il-faut-creer-un-collectif-intellectuel-a-gauche.html. 

https://www.scienceshumaines.com/l-ethique-de-la-sollicitude_fr_15029.html

 

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