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Patricia DELATTRE - Psychologue

Psychologue clinicienne pour enfants, adolescents et adultes - Cabinet : 18 rue Creton 80000 AMIENS - Tél. : 06.34.23.89.18 - Mail : patricia.delattre@yahoo.fr

Renouer avec sa sensorialité

Renouer avec sa sensorialité

« L’éducation sensorielle doit être commencée avec méthode dès le plus jeune âge, et continuée pendant la période de l’instruction, qui préparera l’individu à se mouvoir dans son milieu » (Maria Montessori).

 

Commençons par ce qui me passionne moins mais qui reste incontournable, un peu de neurobiologie pour expliquer le formidable fonctionnement du système sensoriel : Il permet de capter et traiter les informations provenant de l’environnement. Nos récepteurs se trouvent :

- sur notre corps (extéroceptifs : la peau, les papilles gustatives, l’ouïe, la vue)

- à l’intérieur de notre corps (intéroceptif : organes internes comme les intestins),

- dans notre posture (proprioceptifs : muscles, tendons).

 

Toutes les informations ressenties sont recueillies et conduites par nos nerfs sensitifs et transmises au cerveau pour être traitées, analysées rationnellement (reconnaissance du type d’information, en rapport avec la mémoire, par ex) et émotionnellement. Ainsi il est reconnu que nous disposons d’une intelligence émotionnelle : « l’habileté à percevoir et à exprimer les émotions, à les intégrer pour faciliter la pensée, à comprendre et à raisonner avec les émotions, ainsi qu’à réguler les émotions chez soi et chez les autres » (Mayer & Salovey, 1997).

Selon la qualité, la quantité, l’intensité, le souvenir qui y est associé, nous allons éprouver du plaisir, de la joie, mais aussi de la peur, du dégoût, de la tristesse. Ainsi une sensation peut nous faire sourire, nous plonger dans la nostalgie du bien-être perdu. La perte d’un être cher peut être douloureusement ravivée par la mélodie d’une chanson, ou la sirène des pompiers, l’odeur d’un gâteau nous ramène dans notre enfance à l’heure du goûter, délicate attention d’un parent, la vue d’une variété de fleur évoquera un lieu riche en souvenirs, tandis que le son du bouchon d’une bouteille de champagne qui saute rappelle la fête, le partage…

Notre part animale, sensuelle, notre appétit de jouissance, notre recherche de ce qui est bon, les hommes la cultive plus allègrement. Les femmes ont plus de difficulté à se laisser aller, à s’autoriser des pauses gourmandes car elles vivent avec la culpabilité, ou l’hypervigilance. Pourtant la sensualité n’est pas le  plaisir à l’excès, l’avidité tel le cliché de Gargantua, mais témoigne d’un art de vivre intensément le présent avec une ouverture aux autres, avec des rituels, des codes sociaux.

Donc homme ou femme, la tendance à penser à ce qui est bien ne doit pas prendre le pas sur ce qui est essentiel au risque de souffrir d’anxiété.

L’anxiété est à l’esprit ce que la douleur est au corps : une alarme qui permet de s’adapter au stress. Mais lorsque le signal n’est pas perçu, ou que la stratégie d’adaptation n’est pas efficace, les désordres psycho-affectifs et physiologiques surgissent, autres signaux d’alarmes qui contribuent à la spirale infernale du syndrome anxio-dépressif avec ses manifestations douloureuses (crises de panique, troubles obsessionnels, avec son cortège d’angoisses, de sentiments de dévalorisation, de comportements menant à des problèmes relationnels, pouvant aller jusqu’au désespoir et l’idéation suicidaire comme unique solution trouvée par la personne pour mettre fin à sa détresse).

Il est donc nécessaire de pouvoir satisfaire nos besoins charnels. Le plaisir intellectuel (avoir des défis à relever, apprendre) doivent laisser de la place dans nos agendas à notre appétit pour la bonne table, pour le plaisir des yeux, que ce soit devant un beau paysage ou prendre le temps de dresser une jolie nappe et mettre de la couleur dans l’assiette ou sur les murs de la maison. Tout comme une activité peut cumuler à elle-seule le plaisir pour le sens pratique, l’altruisme, le bien-être corporel, l’esthétisme, etc…

Combien de personnes s’interdisent inconsciemment le contact chaleureux par le biais de maladie de peau telle que l’eczéma, par exemple… Sans oublier le retour du refoulé : l’ascèse imposée par une morale trop rigoureuse mène soudainement au contraire… déclenchée par une révolte intérieure comme dans le cas de la boulimie, où les forces pulsionnelles et désirantes sommes toutes bienfaisantes au départ, vont s’exprimer, après avoir été brimées, de manière redoutable.

Autre mécanisme : le déplacement de la satisfaction du plaisir vers une source dérivée, substitutive… quand on parle d’alcool on voit bien le danger de l’addiction, mais le danger existe aussi pour la création. En effet, créer un poème, par exemple, est un dérivé, l’auteur y met de lui-même : si les arts, au sens large, permettent de sublimer (transformer le destin d’une envie, d’un désir), ils donnent satisfaction seulement lorsqu’il s’agit d’authenticité. Si un auteur idéalise, il court à la perte de son but initial : découvrir en créant et partager cette découverte. Ainsi l’écriture, source de satisfaction, comme celle de ce blog ;-) ne saurait être un but en soi. Créer, c’est supporter une dose d’insatisfaction ! Prendre le risque d’échouer, de faillir. C’est comme la sérendipité, l’acceptation de la nouveauté avec ses échecs sans trop de méfiance pour accueillir les bonnes surprises (ex : la tarte tatin, un délicieux dessert qui n’aurait pas été connu si les sœurs Tatin avaient été honteuses d’avoir renversé/raté leur tarte).

Ce passage vous a peut-être été quelque peu soporifique, mais il m’a semblé nécessaire de faire un aparté sur la dimension psychanalytique de la création comme moyen de réalisation, de satisfaction.

Etre satisfait, c’est avoir le sentiment d’avoir accompli un désir. Mais comment se faire plaisir quand la société nous bombarde de recommandations du style « manger 5 fruits et légumes par jour » ? Vous êtes nombreux à me dire qu’à force d’entendre des interdits, des « vous devriez faire comme ci, pas comme ça », vous avez envie de tout rejeter en bloc, même certains principes auxquels vous êtes pourtant en accord !

En y mettant de vous, en vous écoutant, en prenant le temps, en vous servant de vos sens, de votre ressenti, en disant oui à la volupté, vous direz oui aux règlements… parce que oui il est important de respecter les règles de la vie en communauté ou celles dictées par nos valeurs personnelles. En thérapie, vous reconnaissez qu’il est plus facile de tolérer les frustrations liées à cette société dont les limites sont floues et fluctuantes, en vivant individuellement au plus près de vos besoins personnels, en ne faisant pas l’impasse sur vos besoins sensuels, voilà qui nous ramène au titre de cet article,  « renouer avec sa sensorialité »…

Spirituel, pulsionnel et charnel sont donc étroitement liés. On a vu jusque-là l’aspect physiologique avec les percepteurs sensoriels, puis l’information consciente, connectée à nos émotions,  notre mémoire. En fonction de notre histoire, notre environnement, de la société sans oublier l’influence de la culture, de la morale, de nos valeurs, nous n’aurons pas le même rapport au plaisir, pas la même façon de l’envisager ni de le satisfaire. Tournons-nous désormais vers le spirituel toujours en connexion avec ce que nous avons évoqué plus haut…

Pour oser se faire plaisir, quand cela devient un besoin qu’on ne peut plus ignorer, et je pense notamment à ces femmes et ces hommes qui sortent du burn out, vous conviendrez qu’on se l’octroie davantage quand on est dans le partage. Pourtant prendre plaisir à prendre soin de soi est un acte loin d’être égoïste, s’il contribue à nous détendre. La qualité de nos relations, notre disponibilité d’écoute, la façon de communiquer est considérablement meilleure lorsque le corps est détendu, repu, satisfait d’avoir été entretenu, considéré, respecté, alimenté, parfumé, réconforté, papouillé, dorloté… Un corps qui découvre des sensations est un corps qui apprend de nouvelles façon de bouger, et nourrit l’estime de soi, la confiance en soi, la motivation pour entreprendre des activités, et donne envie de s’ouvrir aux autres, ou bien de se replier sur soi si nécessaire.

Saisir dans le moment présent ce que l’action ou l’état statique nous procure comme sensation, c’est apprendre : ainsi écrire à une personne avec sa belle plume nous indique la volonté de mettre les formes pour communiquer… chanter sous la douche ou en voiture déploie notre joie de vivre, faire l’amour avec tendresse et complicité (ah oui j’ai osé en parler ici, le plaisir sexuel fait partie de nos besoins), pétrir avec plaisir une pâte sablée nous rappelle que nous ne sommes pas si éloignés de nos jeux d’enfants et des pâtés de sable qui nous amusaient tant… ce qui explique pourquoi certains aiment bricoler et mettre les mains dans le cambouis… avoir la sensation d’un poids sur les épaules nous interroge sur notre capacité à gérer une situation, ressentir des papillons au cœur de notre ventre signale qu’on est tombé amoureux, tandis que les mains moites lors d’un entretien d’embauche trahissent le trac, le manque de confiance en soi, etc…

Si on s’écoute suffisamment, on cesse d’avoir peur de ce corps. Les hauts potentiels, adultes ou enfants précoces ressentent davantage cette nécessité d’harmoniser le corps avec l’esprit. Si le décalage est trop important, le corps peut être vécu comme frustrant, l’esprit trop bouillonnant. J.C. Terrassier a cette métaphore : « ils ont l’impression d’avoir un moteur de Ferrari dans un corps de 2CV ».

Que l’on soit dyspraxique (difficulté à coordonner ses gestes) ou non, porteur d’un handicap moteur ou sensoriel ou non, chacun devrait pouvoir se sentir bien chez lui, dans son corps. L’apprentissage a pu être loupé, bloqué, quelque part autrefois. En effet, les carences affectives, les abus, un accident, la maladie, peuvent marquer le corps, mais lorsque la prise en charge psychologique débouche sur une prise de conscience d’un besoin de renouer avec soi, de (re)prendre connaissance avec ce corps réel, non idéalisé, alors l’image de soi se modifie, au gré des expériences vécues (Cf. La boucle sensorimotrice, développement de l’intelligence de l’enfant, comme l’explique Piaget).

Bref, être assez à l’aise avec soi-même permet d’être spontané, quelque peu espiègle, assez pour s’ouvrir à une expérience sensuelle et de passer du confort à la confrontation… Ainsi, lorsque nous communiquons avec une personne, sa mimique, l’intonation de sa voix, sa posture, son regard qui évite le nôtre ou qui le cherche, etc… nous renseignent si on se laisser toucher, c’est-à-dire si on entend au-delà des mots, en dedans de nous, les pensées et émotions fugitives qui nous traversent. A nous ensuite d’expliquer, de mettre des mots pour rendre compte de manière audible de ce qu’on a cru saisir à cet instant pour le partager et enrichir la relation par le biais d’une « communication vivante ». C’est en se confrontant à l’autre, non dans l’opposition ni l’affrontement, mais en osant affirmer ses ressentis, librement, dans une dimension de partage, d’ouverture à l’autre, que pourra se construire une relation respectueuse, riche et harmonieuse.

 

Bibliographie

- Haroche Claudine, L’avenir du sensible. Les sens et les sentiments en question, Paris, puf, 2007

- Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups, Le livre de poche, 2001

- Saverio Tomasella, Hypersensibles, trop sensibles pour être heureux ? Eyrolles, 2013

- Lekeuche Philippe, Création, sublimation, idéalisationCahiers de psychologie clinique 1/2011 (n° 36), p. 19-33

- Jean Claude Christian, Les ombres de l'angoisse, Bruxelles, De Boeck Supérieur, Oxalis, 2005

- Lionel Raufast, De la sensualité de confortation à la sensualité de confrontationOxymoron

- Christophe André, le pouvoir attracteur de la pleine conscience, in psychoactif, blog sur le net

- Jacques Salomé, Sylvie Galland, Si je m’écoutais… je m’entendrais, Poche, 2012

- Dossier CNRS, Le Système sensoriel : http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doscel/decouv/xtxt/zvie/nervNiv2_1.htm

- Marie léger, mémoire, L’éducation sensorielle, comment exploiter les sens à l’école ? 2003 https://www2.espe.u-bourgogne.fr/doc/memoire/mem2003/03_0160277P

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