Psychologue clinicienne pour enfants, adolescents et adultes - Cabinet : 18 rue Creton 80000 AMIENS - Tél. : 06.34.23.89.18 - Mail : patricia.delattre@yahoo.fr
17 Mars 2019
En rangeant quelques vieux dossiers, ce week-end, je tombe sur les traces de mon expérience de psychologue clinicienne dans un centre de soins de suite et réadaptation pour personnes âgées. Je retrouve avec beaucoup de joie mes notes manuscrites "à chaud" des ateliers mémoire sensoriel que j’animais. Aujourd’hui, dans ma pratique en libéral, je continue les ateliers d’expression à médiation artistique, mais avec un public d’adultes moins âgés ainsi qu’auprès d’enfants et adolescents. La magie de l'art sur les maux est toujours là...
J'ai souhaité vous conter aujourd’hui l’histoire de Madame M., que j’appellerai Capucine, clin d’œil à une de mes dernières stagiaires.
Capucine, donc, est une dame de près de 90 ans. C’est une belle rencontre comme j’aime le dire des personnes qui jalonnent ma route et marquent à tout jamais un petit quelque chose dans mon âme. Capucine est une petite bonne femme d’un mètre soixante, petite et ronde, assez joviale mais pouvant être soudainement très anxieuse et agitée. Elle se déplace difficilement sans son fauteuil roulant depuis qu’elle s’est fracturé le col du fémur. Elle est en convalescence au centre depuis déjà plusieurs semaines, posant problème à sa famille car elle perd la tête, surtout depuis le décès de son époux, et confond le jour et la nuit, déambule comme on le dit, dans notre jargon, des patients atteints d’Alzheimer ou d’une maladie dégénérative apparentée, désorientés dans l’espace et le temps.
Bref, le retour au domicile n’est pas envisageable, l’assistante sociale a été « mise sur l’affaire », chargée de contacter des maisons de retraite… Les enfants ne peuvent pas prendre leur mère à domicile, ils n’ont pas les moyens de payer une garde nuit et jour pour la surveiller et l’aider à planifier tous les gestes du quotidien, de la prise de médicaments à la toilette et préparation des repas, et réassurance la nuit lors de ses nombreux réveils… Même si la souffrance de la famille est palpable pendant l’entretien d’anamnèse, même si la culpabilité tenaille la fratrie, sans toutefois la diviser, même si les souvenirs gonflent leur cœur de nostalgie et de chagrin, la décision de placement est prise.
En attendant de trouver un établissement d’accueil adapté, Capucine est au centre de soins pour se remettre de cette nouvelle chute, et on me l’adresse un jour de staff pour un atelier peinture, parce que « ça va l’occuper », entendez « pendant ce temps-là le personnel soignant aura la paix ». Il faut dire que Capucine appelle nuit et jour sa famille, le standard, et sonne les aides-soignantes à tout bout de champ… « Ah bon, j’ai déjà appelé pour aller aux toilettes ? Vous êtes certaine ?! », s’étonne-t-elle dépitée quand l’infirmière déboule dans sa chambre, excédée, pour éteindre sa sonnette pour la 20ème fois au cours de son service…
Capucine était enseignante. Quand je la reçois pour réaliser un MMSE (petit test pour évaluer succinctement son niveau cognitif afin de compléter son dossier médical et aider le médecin à définir son degré d’autonomie), elle aime se rappeler cette époque où elle apprenait aux enfants le français, les maths et l’histoire. Aujourd’hui elle perd les mots, est horrifiée de ne plus savoir retirer 7 du chiffre 100, et ne se souvient plus de ce qu’elle a mangé la veille, ni depuis combien de temps elle est hospitalisée… parfois elle pense être chez ses parents, mais ne comprend pas bien qui sont ces gens qui viennent lui faire sa toilette le matin dans sa chambre… Par contre, Capucine est sereine quand elle évoque, avec beaucoup de tendresse et de joie, les pitreries de ses anciens élèves, et les poésies de Jacques Prévert.
Ce jour-là, ma stagiaire me l’amène en atelier - il faut dire que nous devions être nécessairement deux, une qui accueille et prépare le matériel, tandis que l'autre fait la navette dans les services pour véhiculer, sinon accompagner, pas à pas, les personnes en peine à se mobiliser seules... Sans quoi nous risquions de ne pas voir les patient(e)s arriver (les soignants auront oublié de les brancarder jusqu’à nous) ou bien ils/elles prenaient la poudre d’escampette si on tardait à revenir avec un autre patient pour les accueillir. En gros, certains séchaient l'atelier, mais qui les blâmeraient ? Le refus donne parfois le sentiment de contrôler une situation intolérable... et d'en discuter ensuite en entretien individuel. Dans tous les cas, c’était une vraie course contre la montre pour garantir l’unité d’un groupe thérapeutique.
Le groupe a une fonction importante en art thérapie : quand les affects font violence au sujet, ce qui est souvent le cas face à la maladie, l’angoisse de mourir, de laisser son conjoint, sa famille,… alors le groupe interagit en fonction de ses défenses habituelles, et c’est étayant et contenant pour la personne âgée angoissée. Car cela la replace dans une position de personne écoutée, entendue, vue, avec bienveillance, dans une relation vraie, authentique, bref une position d’humain.
Ce jour-là, Capucine a bien des difficultés au démarrage de son dessin. Elle essaye d’écrire avec un gros pinceau, en vain, vraisemblablement convaincue d’avoir en main un crayon. Elle ne peut donc en déduire qu’elle ne l’a pas trempé dans la peinture… Quelques sourires s’esquissent, discrètement ici et là. Mais d’autres sont gravement en quête d’inspiration et ne se moquent pas, la page blanche leur semble tout aussi compliquée à aborder.
Capucine demande très naturellement de l’aide pour son crayon qui ne marche pas… ça arrange sa voisine de table âgée de 60 ans à peine, qui se demande ce qu’elle fait avec tous ses grabataires, pppfff, qu’elle idée a-t-elle eu de venir ici en cure plutôt que de rentrer directement chez elle après son opération du canal carpien. Capucine semble pourtant apprécier la délicatesse de sa voisine et après l’avoir gratifiée d’un large sourire, prend l’initiative de tracer des lignes courbes… une ligne, puis deux, trois et quatre, cinq… « voilà la mer ! » Se réjouit-elle. Elle se met alors à chantonner cette jolie chanson de Charles Trenet… « La mer, qu’on voit danser… le long des golfes clairs… » Elle rigole ensuite de son dessin enfantin en comparant avec admiration les croquis des autres membres de l’atelier, restés muet et tendus jusque-là. Elle aura alors retrouvé le chemin, dans sa mémoire, vers certains automatismes, en lien avec la manière d’être et de faire de la femme qui enseignait autrefois avec patience et enthousiasme.
Avec la vieillesse et la dégénérescence du corps, alors que l’intellect vacille, l’affectif lui, reste intact très longtemps, et c’est grâce à son intelligence émotionnelle, que Capucine soutiendra le narcissisme des autres patients tout au long de la séance. Elle en est ressortie apaisée, avec un sentiment d’utilité qu’elle avait sans doute perdu depuis longtemps. Les sonnettes recommenceront à sonner demain, mais beaucoup moins, car Capucine n'est plus vue comme la dame de la chambre 2 qui sonne tout le temps, mais comme une dame joviale qui aime le contact. Capucine a été alors chargée dans la journée de tenir compagnie aux autres résidents dans la salle d’attente située dans le hall d’entrée et de chantonner si elle le souhaite, pour le plaisir de chacun.