Psychologue clinicienne pour enfants, adolescents et adultes - Cabinet : 18 rue Creton 80000 AMIENS - Tél. : 06.34.23.89.18 - Mail : patricia.delattre@yahoo.fr
17 Février 2018
L’être humain est ainsi fait… dès le début, le bébé développe son langage par l’expression graphique, artistique de son monde intérieur et tente d’extérioriser son ressenti pour le mettre en forme, les premiers symboles apparaissent. L’enfant va passer successivement par différents stades : le dessin éparpillé, puis localisé, temporalisé et enfin critique. Les enfants à haut potentiel sautent parfois des étapes, mais c’est un autre sujet.
L’être humain est ainsi fait : dès le début, il a aussi une propension à construire des chefs d’œuvre (l’art est subjectif J): avec des Lego ou Kapla, l’enfant aiguise sa créativité.
Nous avons donc bien une disposition esthétique. Elle a tendance à « s’éteindre » au début de l’adolescence, avec l’esprit critique, faute de regard bienveillant sur ses créations, et par manque de technique pour représenter la perspective, le mouvement, le relief. L’esprit critique s’éveille et a besoin de subtilité pour s’exprimer. La parole orale ou écrite est alors plus aisée pour critiquer la culture parentale, ou se mettre suffisamment en marge d’une société, pouvoir s’en affranchir au moins assez pour se forger une identité personnelle et oser construire le monde de demain.
Bourdieu le constatait déjà dans Les Règles de l’art à propos du champ de la production littéraire, « l’initiative du changement revient presque par définition aux nouveaux entrants, c’est-à-dire aux plus jeunes en imposant des modes de pensée et d’expression nouveaux, en rupture avec les modes de pensée en vigueur.
L’humanité s’est elle-même développée avec l’art. L’art paléolithique rupestre témoigne d’un désir de communiquer sur les activités humaines mais aussi sur la dimension sacré du vivant. Les schémas retrouvés dans les grottes sont plus que des ornements, car avec la peinture et la sculpture de dessins et pictogrammes, il y avait une volonté de transmettre une vision du monde. L’histoire de l’art montre l’impact de l’art sur l’histoire d’une société. Elle montre aussi combien la politique d’un état impacte la dimension artistique d’un individu (Cf. les travaux de Sophie Orlando, doctorante en Histoire de l’art contemporain à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (CIRHAC) et chercheure associée à l’École doctorale HICSA).
Pour en revenir à notre époque, l’expression artistique n’est pas seulement dans le design, elle est aussi très populaire, chantée, décriée dans les slams, écrites sur des blogs personnels qui fleurissent sur la toile virtuelle, mais aussi exprimées avec le corps au travers de l’art culinaire avec des produits locaux, et bio, par exemple.
Les jeunes ont un engouement de plus en plus marqués pour les graphs et tatouages et donnerait à voir le désir d'"afficher ses couleurs" comme dans la culture polynésienne. En effet, l’art du tatouage est un art de vivre, il garantit la cohésion du groupe, en même temps que son authenticité, c’est-à-dire une culture qui rassemble mais n’empêche pas le développement personnel, une culture qui incite à être "bien vivant", et pas seulement "bien-pensant", une culture de l’image qui prendrait le contre-pied d'une société mercantile visant à assujettir le sujet à une norme dictée par les lobbies.
Nous sommes donc à l’ère d’une nouvelle voie d’expression culturelle que les politiques ont du mal à endiguer : Par le biais des réseaux sociaux, les adolescents exposent librement leur intimité dans un mouvement d’externalité, appelé « extimité » par Serge Tisseron, psychanalyste. Ils exposent leur vision du monde et partage leur vécu en photos sur Instagram et leurs « stories » évoquent dans leurs blogs et tutoriels YouTube un monde interne riche. Ils ont nous renseignent sur leur besoin d’authenticité, leur besoin d’être reliés, d’être connectés au vivant.
Il convient de rester vigilant et d’accompagner, de guider les jeunes dans cette nouvelle voie d’expression artistique, au sens noble du terme, pour les protéger des dérives. En effet, cette nouvelle manière de communiquer les menace de l’addiction, la dépendance et donc une autre forme d’assujettissement : être rivé sur l’autre, connecté aux attentes, vouloir recevoir essentiellement des gratifications. Le résultat est alors l’inverse à savoir l’appauvrissement de son espace intérieur.
Puisque nous sommes des artistes funambules qui avançons entre deux mondes, entre nos besoins personnels et le monde dans lequel nous vivons, il est nécessaire d’ouvrir les enfants, et ainsi les adultes qu’ils deviendront, à poursuivre leur questionnement par le biais de la littérature, la musique, les arts du spectacle, les arts visuels.
Toutefois, il ne faut pas être naïf, les films, les musées et les bibliothèques tendent à filtrer ce qui peut être montré, avec un regard biaisé par une vision un peu étriquée d’une élite qui ne s’ouvre pas véritablement à la différence, à la diversité, mais au « politiquement correct », afin de correspondre à un effet de mode. Et à la base de ce jeu d’influences positives ou négatives, il y a les « industries culturelles au sens large » comme le service du patrimoine, la télévision, la radio, les jeux vidéos, ou l’édition et les « industries apparentées » comme la publicité, l’architecture. Je remercie au passage et félicite mes amis qui œuvrent, avec difficulté parfois, pour promouvoir l'art et la culture dans notre belle région Picarde… heu Hauts de France… mais bon c’est encore un autre débat…
L’individu doit retrouver sa place au cœur des décisions culturelles au sein de la cité. Pour cela l’adulte citoyen ne doit pas s’être trop éloigné de l’enfant qu’il était, cet être pensant avec sa tête et sa sensorialité, un être créatif, intuitif.
Quand parfois, en consultation, je fais dessiner des adultes, avec le test du dessin de l’arbre, ils sont très surpris de ma demande, ils n’ont pas dessiné depuis si longtemps… Et ces adultes découvrent alors avec émotion leur potentiel créatif caché. Car au-delà de faire un « beau dessin », quand on dessine, on montre son identité, ses valeurs, ses croyances, projetées plus ou moins consciemment sur la page : un arbre qui a eu une croissance difficile, qui a des difficultés à renouer avec ses racines, qui est seul, utile, rêveur, ancré dans le sol et la réalité matérielle, etc. Bref par le biais d’une création artistique, c’est autant de renseignements qui contribuent à élaborer, à faire réfléchir sur soi et trouver comment résoudre son énigme personnelle, assurer son développement personnel et influencer son milieu, faire des progrès en cascade dans bien des domaines, grâce à une culture qui replace l'humain au cœur de chaque décision.
A vous maintenant... Quel artiste êtes-vous ? Quelle culture affirmez-vous ?
Bibliographie :
Sophie Orlando, « L’artiste agent du changement social » ou comment les politiques culturelles britanniques ont annexé la production artistique au profit du programme du New Labour », Marges, 10 | 2010, 69-83.
Bourdieu P., Les règles de l’art, Paris, Le Seuil,
Le cercle psy, « Art thérapie et créativité, un peu d’art dans sa vie, un peu de vie dans son art », trimestriel N°27, déc 2017/janv/fevr 2018