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Patricia DELATTRE - Psychologue

Psychologue clinicienne pour enfants, adolescents et adultes - Cabinet : 18 rue Creton 80000 AMIENS - Tél. : 06.34.23.89.18 - Mail : patricia.delattre@yahoo.fr

Madame Coquelicot

Madame Coquelicot

J’ai fait cette belle rencontre il y a quelques semaines avec une charmante dame âgée de 95 ans, hospitalisée à la suite d'une chute et pour qui on me demandait d’intervenir afin de préciser son projet de sortie : "le retour à domicile n’est pas évident" pense l’équipe médicale, "la patiente ne semble pas se décider à adopter franchement cette voie… Va voir ce qu’il en est"…

L’entretien s’est déroulé « normalement », cette charmante dame m’accueille volontiers dans sa chambre, à son chevet, et nous entamons les blablas préliminaires, histoire de jauger mutuellement à qui nous avons à faire.

Nous appellerons cette patiente Madame Coquelicot. Je choisis cette fleur car elle est l’emblème végétal de la Pologne, ce qui m’amuse, étant moi-même liée au Pays du Coquelicot (dans la Somme, en Picardie) par mes racines paternelles.

Une fois la relation de confiance instaurée, le débat s’élève soudainement à l’évocation de son métier d’interprète russe. Nous parlons différence culturelle, de richesse, de ses racines polonaises et c’est ainsi qu’elle dérive vers son histoire personnelle avec un discours  authentique de sincérité dans l’approche historique des faits qu’elle évoque avec humilité. L’émotion est palpable, mais le contenu de son discours sera tout en retenu : le vécu a été mainte fois douloureux mais les traces de ses blessures sont masquées pudiquement dénotant une résilience effective.

Je lui confie qu’elle me fait penser à une expression qui m’a interpelée il y a quelques temps : "qu'est-ce que l'âme slave ?"

 « L’âme slave… et bien il y aurait beaucoup à dire… », soupire-t-elle, avec un regard s’illuminant subitement. J’entends dans sa précaution verbale que c’est complexe… je lui dis que je ne connais pas grand-chose à cette culture, qui m’attire néanmoins depuis le film Michel Strogoff, quelle référence ! m’excusai-je humblement. Madame Coquelicot ne s’en moque pas, au contraire, elle esquisse alors un sourire nostalgique. Elle fera le lien aussitôt avec le côté artistique des russes et d’ajouter qu’elle a retrouvé cette même façon de vivre en France. D’ailleurs - outre une migration contrainte politiquement dans les années 50 -  c’est le Paris de Montmartre et ses artistes qui lui a donné envie de s’installer, elle, son époux et leur fils, dans la capitale.

La valeur travail, et patrie semble ineffable pour Madame Coquelicot, elle fera de nombreuses digressions, non dénuées de sens, cherchant à relier des idées entre elles. Mais comment dire ce qu’on ne peut comprendre que parce qu’on l’a vécu ? C’est un peu comment expliquer comment fonctionne son âme ? Comment saisir l’essence d’une culture sans évoquer son histoire, ses stratégies de survie, ses déboires et ses réussites dont on s’enorgueillit farouchement car cette force est née d’une douleur qu’on a tenté de surmonter et donc empreinte à la fois de joie, de créativité et aussi de mélancolie ?

Voilà ce que serait l’âme slave… au-delà d’un caractère bien trempé, une sensibilité à fleur de peau, une identité qui varie sans cesse, au cours des voyages, car le russe est nomade, il s’accomplit au cours de ses aventures et « sa personnalité de la veille ressemble à ce qui reste de cendres refroidies, dans les lieux, à présent déserts, où le nomade, un soir, a campé » (François Porché – qu’est-ce que l’âme slave, 1925).

Ainsi Madame Coquelicot ne sait pas ce qu’il va lui arriver, mais elle voit l’avenir avec pleins de possibles, entre autres la mort qui ne l’effraie pas car elle n’a aucun regret, que les médecins décident son retour dans son appartement, à Paris, ou bien ici en institution où elle prend plaisir à discuter les autres résidents. Au fond qu’importe le lieu, elle sait accueillir la vie comme elle se présente et en tirer l’ivraie. C’est ce qui aura interpelé l’équipe, cette zénitude apparente ne cache donc pas de dépression, mais serait une philosophie de vie, en décalage avec notre société moderne où l’on doit savoir où l’on va de manière à contrôler, anticiper le moindre grain de sable.

Et si Madame Coquelicot nous invitait au lâcher prise à vouloir contrôler notre destin, et vivre le moment dans l’instant, avec les valeurs travail et plaisir en harmonie dans tout ce qu’on entreprend, garder les yeux ouverts autour de soi, avoir du plaisir à apprendre, intellectuellement mais aussi grâce à notre sensorialité. Et conserver quoiqu’il arrive la confiance en demain ?

 

Pour rappel :

Ecrire à partir du récit de mes patients se fait uniquement avec leur consentement. Ils ont été informés que si j’étais amenée à écrire sur eux, ce serait de manière anonyme, en prenant soin de modifier les noms, dates et certains détails de manière à ce que leur histoire ne soit pas identifiable par leur entourage. Seul le patient peut décider de communiquer des éléments de son intimité. Il en va de sa dignité.

Je leur ai expliqué également dans quel but : écrire me permet d’observer après-coup ce que j’ai mis de moi dans cette rencontre, de me détacher du patient pour nouer d’autre relations. Parfois je ressens le besoin de transmettre à d’autres, de rendre compte d’une réalité humaine, de la trajectoire d’une personne dont j’ai été l’accompagnant, de démontrer qu’il faut croire en l’Homme et en tous ses possibles, malgré nos doutes, nos limites.

Car au-delà de nous livrer une histoire singulière, c’est une leçon de vie qu’ils nous offrent, et je les remercie pour ce cadeau. Pour les récits de vie de mes patients consultés en établissement de soins, les séances ne sont  pas « payantes »... C'est-à-dire qu'en institution, le psychologue étant salarié, les patients se sentent parfois redevable pour le travail fourni. En me donnant l’autorisation d’écrire à leur sujet, j’espère leur avoir permis de se penser (à nouveau) comme un maillon d’une chaine humaine.

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