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Patricia DELATTRE - Psychologue

Psychologue clinicienne pour enfants, adolescents et adultes - Cabinet : 18 rue Creton 80000 AMIENS - Tél. : 06.34.23.89.18 - Mail : patricia.delattre@yahoo.fr

Marguerite

MargueriteMarguerite

Préambule :

Ecrire à partir du récit de mes patients se fait uniquement avec leur consentement. Ils ont été informés que si j’étais amenée à écrire sur eux, ce serait de manière anonyme, en prenant soin de modifier les noms, dates et certains détails de manière à ce que leur histoire ne soit pas identifiable par leur entourage. Seul le patient peut décider de communiquer des éléments de son intimité. Il en va de sa dignité.

Je leur ai expliqué également dans quel but : écrire me permet d’observer après-coup ce que j’ai mis de moi dans cette rencontre, de me détacher du patient pour nouer d’autre relations. Parfois je ressens le besoin de transmettre à d’autres, de rendre compte d’une réalité humaine, de la trajectoire d’une personne dont j’ai été l’accompagnant, de démontrer qu’il faut croire en l’Homme et en tous ses possibles, malgré nos doutes, nos limites.

Car au-delà de nous livrer une histoire singulière, c’est une leçon de vie qu’ils nous offrent, et je les remercie pour ce cadeau. Pour les récits de vie de mes patients consultés en établissement de soins, les séances ne sont  pas « payantes »... C'est-à-dire qu'en institution, le psychologue étant salarié, les patients se sentent parfois redevable pour le travail fourni. En me donnant l’autorisation d’écrire à leur sujet, j’espère leur avoir permis de se penser (à nouveau) comme un maillon d’une chaine humaine.

––––

Marguerite

L’histoire que je vais vous conter, est celle d’une petite dame qui aborde les 80 ans, toute menue, à la voix douce, au sourire timide, aux yeux quelquefois emplis de larmes et de chagrin et parfois pétillants de joie. Je l’ai vue se relever dignement au fur et à mesure qu’elle s’est racontée tout au long de ses quelques semaines d’hospitalisation. Son histoire, comme celle de biens d’autres patients de la clinique de réadaptation où j’exerce à mi-temps, est touchante, vous verrez qu’au-delà de son parcours particulièrement difficile, de sa vulnérabilité, on peut sentir la force de cette dame, une pulsion de vie qui l’a amenée à lutter, s’accrocher, vivre, tomber, renoncer, se redresser encore et encore.

Cette dame, nous l’appellerons Marguerite, car elle me fait penser à ces fleurs qu’on trouve partout à la campagne. Du moins, c’est comme ça que se décrit Marguerite au début de notre rencontre, comme "banale" : « vous savez je n’ai rien fait d’extraordinaire dans ma vie, je n’ai jamais voyagé, je n’ai pas fait d’études, juste travaillé pour élever mes enfants… S’ensuivait une grande tristesse, un  silence pesant de sous-entendu…

Outre le fait que Marguerite connaisse des difficultés liées à sa santé, elle doit aussi faire face à l’arrachement de son chez elle, de ses repères. C’est aussi son rythme de vie qui est chahuté : elle se plie volontiers aux soins sur son corps éprouvé par une intervention chirurgicale, à être visitée la nuit par le personnel soignant pour vérifier si elle dort, si elle va bien. Toutes ces intrusions seront banalisées par Marguerite qui dit « je suis bien ici », comme si le répéter pouvait l’aider à le ressentir pour de vrai…

Alors quand on ne s’autorise pas à exprimer son mal-être, celui-ci, après avoir été enfoui au fond de son cœur, finit par se frayer un chemin et refait surface ailleurs… « Je ne prends pas de poids », répètera Marguerite pendant une quinzaine de jours. Et alors que j’accueille ses inquiétudes à chacun de nos entretiens, nous faisons plus ample connaissance. Elle reprend des habitudes, elle raconte s’être fait des amies au restaurant : « on se raconte nos misères mais on rigole aussi, ça fait du bien ».

Elle semble de plus en plus apaisée. Les plaintes autour de sa maladie se font rare, elle l’a acceptée et fait alliance avec le médecin pour la suite du traitement. La confiance en elle, en nous, pointant son nez, elle s’autorise à exprimer des affects douloureux : elle m’explique que sa famille ne vient pas souvent la voir. A ce stade de nos échanges, Marguerite n’ira pas plus loin, elle annule même aussitôt ces paroles comme si ce n’était pas bien de leur reprocher, et explique, rationalise, qu’ils habitent loin et travaillent beaucoup. Et que c’est comme ça de nos jours.

Puis retour à l’hôpital, pour une dernière intervention, celle qui lui permettra de reprendre du poids, et rentrer chez elle. C’est donc une bonne semaine après que je revois Marguerite. Je la trouve debout dans sa chambre en train de ranger des affaires de toilettes, elle me parait plus grande, c’est qu’elle se tient droite, arborant un sourire franc. Et pourtant elle a encore quelques soucis liés à l’opération, mais « rien de bien méchant », comme me confirmera le médecin de la clinique.

Elle m’invite à m’asseoir : « je voudrai vous parler », cela me surprend car elle avait l’habitude de ne pas prendre trop de mon temps : « vous avez tant de monde à voir » compatissait-elle. Sur ce, je lui répondis : « oui, mais là c’est votre temps à vous ». Bref, voilà Marguerite qui me surprend, physiquement par une posture et une intonation plus haute, je la trouve plus affirmée.

Comme je lui fais part de mon ressenti, elle explique qu’elle reprend confiance en elle, elle se rend utile auprès de ses amies qu’elle a retrouvées. « Elles m’aident aussi, vous ne savez pas le bien que ça m’a fait d’être accueillie ainsi ! » se réjouit-elle avant d’ajouter : « Pourtant je n’ai pas leur niveau social… ».

Ce fut le point de départ d’un bilan personnel, Marguerite se mit à conter son histoire comme si elle redécouvrait une version inconnue jusqu’alors, une nouvelle histoire identique dans les faits, les déroulements mais différente de sens. On ne pouvait pas mieux illustrer la citation de Danielle Quinodoz : « l’existence est comme un livre, ce sont les dernières pages qui donnent tout leur sens à l’histoire ».

J’appris que Marguerite avait perdu sa mère à l’âge de 13 ans, la laissant orpheline car son père était décédé avant sa naissance. Elle fut placée chez des oncle et tante qui n’était pas très démonstratifs de sentiments. « Ils étaient gentils mais je devais m’occuper toute seule et on ne souciait pas de savoir si je manquais de quoique ce soit. J’avais l’impression d’être transparente sauf quand j’aidais, alors j’ai beaucoup aidé, et on m’a beaucoup demandé d’aider… à faire les corvées, à garder des enfants, à faire du ménage pour gagner mon salaire. J’aurais aimé faire des études, mais ça s’est pas fait ».

Nous revisitons son enfance, ses responsabilités et son goût de l’aventure… Marguerite avait envie de prendre du plaisir, et décide de prendre la route à pied jusqu'au village voisin pour retrouver des cousins qui devaient partir en vacances. Elle arrivera trop tard, les cousins avaient pris la route du soleil. Elle sera placée chez d’autres parents où elle passera tout l’été à travailler pour la Mairie. En me racontant tout cela, elle s’indigne et montre qu’elle ne s’est pas sentie soutenue, reconnue, même si son environnement familial a fait de son mieux, compte-tenu de l’époque et de la culture rurale, où on ne prenait pas de vacances, d’ailleurs la loi de 1936 instituant les congés payés venaient seulement d’être votée quelques années auparavant. Nous admettrons ensemble que sa famille, tout comme l’époque, lui avaient inculqué le goût de l’effort.

Les joues de Marguerite que j’ai toujours connues pâles, deviennent subitement rouge. Il y a comme une évidence qui la saisit, elle veut poursuivre son récit : « alors maintenant faut que je vous parle de mon mari ».

Il a fallu que je prenne sur moi pour abréger la séance. Mon envie de connaitre la fin de son histoire devait passer après son bien-être. Je l’assurai que nous reprendrons, je lui expliquai : étant garante d’un cadre dans lequel elle soit en sécurité émotionnelle, je devais être attentive au débit de son histoire. « Comme je constate que les vannes sont grandes ouvertes, je régule le débit pour que vous ne vous sentiez pas vidée, car votre histoire vous appartient, il faut la remettre en ordre et la garder en vous ». Compréhensive, Marguerite me souhaite bon week-end et nous nous quittâmes un peu sur notre faim.

La semaine suivante, Marguerite arbore un joli teint rose. Avant de reprendre son histoire, elle m’évoque des évènements entre sa sœur et l’assistante sociale de la clinique. « Ils veulent me mettre en maison de retraite ! » Je lui fais remarquer qu’elle m’en avait parlé elle-même, se demandant si ça ne serait pas plus raisonnable pour elle, pour sa sœur qui avait fort à faire avec son linge à laver, et s’occuper de sa maison et de la paperasse.

« Oui, mais non ! Je sais que je dois rentrer et j’ai compris que quelque chose : ma sœur en fait trop, je n’arrive pas à reprendre la main sur mes affaires, elle décide de tout. Heureusement qu’elle était là il y a quelques années quand j’ai chuté, j’ai eu du mal à m’en remettre, mais voyez-vous, je n’ai que 80 ans, quand je vois comment sont les dames de 94 ans ici, je me dis que j’ai encore du chemin devant moi ! »

Marguerite sortait du brouillard, généré par la dépression, l’empêchant de voir les choses telle qu’elles sont, ni idéalisées, ni dramatisées mais parfois belles et porteuses d’espoir. Elle prenait conscience, comme après un long sommeil, qu’elle pouvait encore se faire plaisir ! Elle évoque son aide-ménagère qui ne faisait pas très bien le ménage mais avec qui elle avait tissé des liens affectifs : "On se raconte nos vies, elle me parle de ses enfants et me dit qu’elle aurait aimé avoir une grand-mère comme moi. C'est agréable mais à mon retour, je voudrai que ce soit une autre personne car elle a trop pris ses aises, je l'ai trop laissée m'envahir. Je ferai attention à garder la bonne distance à présent". Je soulignais à Marguerite qu’en ayant repris confiance en elle, elle allait maintenant oser s'affirmer. Elle admet avoir compris qu’elle n’est plus la petite fille complètement dépendante des autres, elle a son mot à dire et c’est se respecter que de demander à ce qu’on la respecte.

Marguerite finit de me conter son histoire, son mari parti à la guerre d’Algérie alors qu’elle venait de le connaitre. Elle était enceinte, et du se débrouiller pour travailler, se faire héberger avec sa fille, s’assurer que la nourrice s’en occupe bien, ce qui n’était pas toujours le cas. Pas d’allocation familiale en ce temps-là… "Fallait être débrouillarde et pas feignante".

Son mari rentre d’Algérie, traumatisé par des choses faites et vue faire innommable. Il anesthésiera ses souvenirs avec l’alcool. Un enfant naitra chaque année, ajoute-t-elle sans affect, jusqu’à ce que Marguerite décide de « se faire opérer », procédé efficace si on considère le caractère irréversible, mais de toute façon il n’y avait ni contraception ni même d’avortement possible puisqu’il faudra attendre respectivement 1967 et 1975 pour leur légalisation. Marguerite est trop éprouvée physiquement par les grossesses, les déménagements successifs au fur et à mesure qu’elle trouvait « un peu mieux » (c’est-à-dire avec chauffage et eau courante), son travail pour faire manger toute la famille, pour qu’ils ne manquent de rien, pas comme elle autrefois…

Je lui explique qu’aujourd’hui on l’aiderait, on fait attention à l’épuisement des femmes, je lui demande si elle a entendu ce qu’on appelle le « burn-out ».  Marguerite acquiesce et prend conscience qu’il n’y a pas eu de responsable, qu’elle a fait comme elle a pu, mais autrefois son médecin a pensé qu’elle avait une santé fragile et l’a envoyé faire une cure de sommeil en hôpital psychiatrique. C’était de vacances qu’elle avait tant besoin. Pendant des années ensuite, elle a pris des antidépresseurs.

Quand Marguerite a chuté chez elle, c’est parce qu’elle avait des troubles de l’équilibre, l’impression d’être groguie. Son nouveau médecin traitant, un homme bien, « il a tout compris », sous-entendu il a entendu mon histoire et ne s’est pas arrêté aux apparences, lui a fait arrêter les antidépresseurs. C’est récent, mais depuis qu’elle n’en prend plus, et qu’elle comprend qu’elle n’est ni folle, ni une « bonne à rien ». Elle commence même à avoir des désirs, comme projeter d'appeler le propriétaire de son logement pour effectuer quelques travaux de rénovation.

Mais à voir la grimace soudainement apparaitre sur le visage de Marguerite, une ombre ternit le tableau : ses enfants ont pensé toutes ces années que leur mère les avaient placés en famille d’accueil parce qu’elle avait une maladie mentale. Son fils lui en veut encore par moment : « il a souffert de cette séparation ». Je fais part à Marguerite du devoir de son fils, en tant qu’adulte, de prendre soin de lui-même, et de lui expliquer un jour quand elle se sentira prête qu’elle a fait du mieux qu’elle pouvait, qu’elle a chuté autrefois, mais c’est toujours relevée, même aujourd’hui à 80 ans. Elle peut encore être une mère pour son fils, en lui montrant quelle femme elle est, courageuse et bonne vivante.

La semaine d’après, Marguerite a mis les choses au point avec sa sœur. Un peu vexée, celle-ci décidera « puisque c’est comme ça », qu’elle ne viendra plus qu’une fois par mois. Marguerite rigole, « ça va s’arranger ! », dit-elle avec tendresse, « elle se rend pas compte qu’elle prend trop de place, et puis je l’aime bien ma sœur ». Elle a aussi commencé à évoquer à ses enfants par téléphone quelques bribes de son passé « revisité ». Sa fille ainée a été émue et l’a assurée qu’elle viendrait lui rendre visite le week-end prochain… et qu’elle allait venir lui rendre visite plus souvent, qu’elle ne s’inquiète pas pour l’avenir.

Cette dame n’avait désormais plus rien de banal, et toutefois, à la sortie de son hospitalisation, elle me fait toujours penser à une marguerite, non plus parce que c’est une fleur très commune, mais parce qu’elle a autant de propriétés que cette plante a de pétales.

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